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Comment “Rennes 2 la rouge” est devenue une fac rebelle

Comment “Rennes 2 la rouge” est devenue une fac rebelle

Comment “Rennes 2 la rouge” est devenue une fac rebelle
Elle est surnommée “Rennes 2 la rouge”. Cette faculté, qui est le plus important centre de recherche et d’enseignement supérieur en sciences humaines et sociales, lettres, langues et art de l’Ouest de la France, draine de longue date dans son sillage l’image d’une université politisée, revendicative, voire rebelle. Forte de ses 24 000 étudiant-es, elle s’affirme à chaque mouvement social comme une actrice de poids (tout comme par exemple la fac du Mirail à Toulouse), qu’elle soit précurseure des mobilisations - celle contre le CPE en 2006, par exemple - ou simplement partie prenante des manifestations contre des réformes considérées par les étudiants injustes et inégalitaires. L’actuelle contestation contre la loi ORE - pour “Orientation et réussite des étudiants”, accusée d’organiser la sélection à l’université - ne fait pas exception, même si les AG récentes ont été beaucoup moins suivies que celles initiées mi-avril. Les partiels devant se tenir jeudi ont été annulés suite à un blocage de l’établissement par environ 300 personnes (un mode d’action qui, si l’on en croit ce papier de 20 minutes, fait par ailleurs débat parmi les étudiant-es rennais-es. Le comité des personnels de Rennes 2 mobilisés contre la réforme, eux, contestaient le blocage des partiels mais avaient assuré qu'ils ne surveilleraient pas des examens sous présence policière. Les épreuves annulées auront finalement lieu en ligne.) Née en 1969... Quels sont les ressorts expliquant cette forte identité contestataire et engagée chez la plus célèbre des facultés bretonnes, connue pour son hall B, souvent occupé, et qui fut de toutes les luttes (contre la loi Debré en 1973, contre le projet de loi Devaquet en 1986, contre le Contrat d’insertion professionnelle en 1994, contre la réforme Licence-Master-Doctorat en 2003, contre la loi LRU en 2009 avec le “Printemps des chaises”, contre la loi travail en 2016…) ? De l’avis de plusieurs personnes interrogées par les Inrocks, ils seraient en fait multiples et interdépendants. Pour Gilles Richard, historien et professeur d’histoire politique contemporaine à Rennes 2, il s’agit déjà de replacer la trajectoire de cette université dans un contexte plus global. Elle naît en effet en 1969, soit dans foulée des mobilisations historiques de mai 1968. “La période 1968-1974 représente un moment très fort de débats politiques et sociaux, dans un contexte plus global de mobilisation et de politisation de la société. Quand Rennes 2 est créée, fruit de la scission de ce qui est aujourd’hui Rennes 1, on sort de plusieurs mois de mouvement social intense.” Les universités commencent à obtenir leur autonomie : Rennes 2 regroupera les sciences humaines et sociales, les lettres, les langues, le sport, tandis que Rennes 1 accueillera les étudiant-es souhaitant s’investir dans les sciences dures, le droit, etc. L'influence des matières enseignées et le contexte post-mai 68 Ainsi, le contenu même des matières enseignées à Rennes 2 aurait une influence sur la politisation à gauche des jeunes : “Les sciences humaines et sociales amènent à s’interroger sur la société, à adopter un point de vue critique. Dès sa création, Rennes 2 est donc réputée pour être politisée à gauche, a contrario de Rennes 1, réputée plus à droite.” Le tout accompagnant un basculement progressif à gauche de la Bretagne, jusqu’ici conservatrice et gaulliste, dans les années 1970. En 1973, quelques villes sont gagnées par des socialistes. “En 1977, la Bretagne passe du côté de l’Union des gauches, Rennes est gagnée par un socialiste. Donc la fac de Rennes 2 s’inscrit dans un contexte plus global d’évolution à gauche de la région, et en particulier du département d’Ille-et-Vilaine”, développe Gilles Richard, qui met en avant “des logiques d’engagement qui se créent et une structuration des organisations politiques et syndicales dès lors que Rennes 1 et 2 sont séparées”. Notamment une certaine politisation dans le cadre de l’UNEF, accompagnée par l’émergence de jeunes socialistes et communistes. Tudi Kernalegenn, ex-chargé de cours à l’Université de Rennes 2 et doctorant en sciences politiques travaillant notamment sur la territorialisation des mouvements sociaux évoque lui le fait que “le mouvement étudiant à Rennes 2, dans les années 70, était marqué par les étudiants en sociologie qui, pour beaucoup, faisaient partie du mouvement maoïste, puissant à l’époque à Rennes, comme le mouvement trotskiste. Idem l’Union démocratique bretonne, un parti autonomiste breton marqué à gauche. Dans les années 90, on peut aussi voir l’influence du syndicat étudiant Dazont, qui était même passé devant l’Unef, avant de s’écrouler ”. Quand on l'interroge sur une éventuelle influence de la fameuse "identité bretonne" dans la capacité de mobilisation contre les réformes étatiques, il tempère : "Cela a pu jouer mais ça n'est pas le vecteur principal dans le mouvement actuel. Mais en effet les mouvements bretons ont été épisodiquement très puissants à Rennes 2." Un terreau social favorable Hugo Melchior, doctorant en histoire politique contemporaine à Rennes 2, explique que “les années 90 ont été marquées par l’influence d’étudiants plutôt anarchistes, tandis qu’à partir de 2006 et du CPE, on voit surtout l’influence d’alternative libertaire et de la Ligue communiste révolutionnaire [qui s’est depuis dissoute pour devenir le NPA, ndlr].” Mais relativise le constat d'une ville de Rennes marquée très à gauche : "Elle n'a jamais été une ville communiste non plus, plutôt PS rose pale. Quand j'étais à Rennes 2, on nous disait que nous étions en décalage avec le reste de la ville. Rennes 2 la rouge détonnait dans le paysage rennais." Si pour ce spécialiste des mouvements étudiants rennais depuis 1968 “la configuration des forces politiques revendicatives évoluent” à Rennes 2, “un dénominateur commun” caractériserait les différentes générations d’étudiants dans cette faculté au fil des ans : “La permanence de militants radicaux révolutionnaires qui ont été capables de mobiliser massivement”. Même si, selon lui, les étudiant-es mobilisé-es actuellement n'auraient pas réussi à initier un mouvement de masse contre la loi ORE  ; loi qu’il conteste par ailleurs. Pour ce Rennais, ex-étudiant à Rennes 2 donc et qui s’engagea activement contre le CPE en 2006, “il n’y a pas d’explication mono-causale” concernant la tradition revendicative et politisée de sa faculté. Il en voit deux principales. D'abord, une explication “d’ordre sociologique”, avec un “terreau social qui facilite l’engagement dans des mobilisations”. “La sociologie de cette université est restée globalement la même depuis les années 70, même si évidemment il y a des variations. Rennes 2 a toujours été essentiellement une fac populaire, avec beaucoup d’étudiants issus des classes populaires et qui sont des primo-accédants, c’est-à-dire qui sont les premiers de leurs familles à faire des études supérieures. D’où un investissement important de ces jeunes gens à l’université, vue comme la promesse d’une ascension sociale et comme un sanctuaire par rapport aux grandes écoles et à la sélection par l’argent, de plus en plus prégnante.” Le sentiment d'être les héritiers d'une tradition politique En fait, “ces jeunes gens sont toujours très sensibles aux mesures considérées injustes et à ce qui peut être perçu comme un obstacle à la promotion sociale, censément permise par l’école et la fac. Les questions de la justice sociale, du droit aux études et de la liberté de choix sont très importantes pour eux”. L'historien Gilles Richard abonde : "Rennes 2 est l'une des cinq universités les pauvres de France. Il y a une pauvreté et une marginalité de l'enseignement scolaire des sciences humaines et sociales, qui est maltraité par le pouvoir. Cette pauvreté de l'université, on la retrouve chez les étudiants, dont plus de la moitié doit avoir à côté de la fac un travail salarié. Tous ces éléments se combinent." D'autre part, le fait que Rennes 2 ait toujours été “bien dotée en cadres organisateurs et militants formés qui se donnent totalement, et capables de convaincre les gens de façon à ce que le mouvement ne reste pas à l’échelle des convaincus”, explique également selon Hugo Melchior la haute capacité de mise en mouvement de la fac. Et de citer le cas de la mobilisation contre le CPE en 2006, où, jeune étudiant en première année de 18 ans, il assure avoir vécu à ce moment-là une “césure biographique” : “Des gens comme Lucie Moitel, de Sud-Education donnaient envie de les suivre. Ils et elles nous donnaient envie de rompre avec notre normalité quotidienne, en se ralliant au service d’une cause.” Rennes 2 sera la première faculté, avec celle de Poitiers, à voter pour la suppression des enseignements à la fac. Il s’en suivra dix semaines de grève, agrémentée d’une “occupation raisonnée” de l’université, puis d’importantes manifestations, regroupant à la fois étudiants, lycéens, syndicats et travailleurs. Le gouvernement finira par plier. Le fait que Rennes 2 sorte régulièrement des murs de la fac, et participe aux mobilisations contre des réformes non-universitaires, a également son importance dans sa politisation. “En 2016, en plein mouvement contre la loi travail, on a travaillé de concert avec les salariés et les syndicats. L’AG de Rennes 2 était représentée au sein de l’intersyndicale, signe que la fac était vue comme partie prenante de la mobilisation”, raconte Hugo Melchior, qui note tout de même que les AG à la fac contre cette loi étaient moins suivies que celles ayant eu lieu au début du mouvement actuel contre la loi ORE. Ainsi, en 2016, des étudiant-es de Rennes 2 occuperont avec d’autres militants la Maison du peuple de la ville, avant d’être évacués par le Raid. “Une bonne façon de donner de la visibilité à la mobilisation et d’être dans le centre”, pour le jeune doctorant. D’autant que le campus de Villejean, où sont situés les locaux de Rennes 2, se trouvent à la périphérie de la ville, dans un quartier populaire. Cette localisation géographique pourrait-elle avoir également une influence sur l’identité de la fac ? “Oui, cela peut la renforcer. Ceci dit, cette mixité et cette pauvreté du quartier, on ne les voit pas forcément. Mais beaucoup d’étudiants de Rennes 2 habitent dans le quartier, et peuvent ainsi être confrontés à l’altérité sociale. Cela peut renforcer le point de vue critique.” Idem, la présence de la ZAD de Notre-dame-des-Landes, non loin de Nantes et donc non loin de Rennes, peut avoir sa petite influence, comme nous le dit Gilles Richard : “Cela a un effet sur la structuration du petit groupe des autonomes à Rennes 2”. Sans penser qu'il soit “décisif”, Hugo Melchior note également le rôle la ZAD comme “un lieu de politisation intense, qui peut être réinvesti dans d’autres luttes”. Enfin, reste l’aura entourant Rennes 2, alimentant l’imaginaire des nouveaux et nouvelles élèves. Avec l’idée d’être à la hauteur de la réputation de la fac, dans le sens où "quand Rennes 2 se met en mouvement, c'est un signe envoyé à toutes les autres facs". C’est une précision importante selon Hugo Melchior : “Le fait que cette image - qu'elle soit vue positivement ou non - de "fac rebelle" occupe une place de poids dans la mémoire collective des étudiants de Rennes 2, cela joue un rôle important dans la capacité mobilisatrice des étudiants génération après génération (...) Dès lors, il [est] possible pour les militants désireux de mobiliser les masses étudiantes de rappeler au présent le souvenir de ce passé contestataire afin que les autres étudiants, eux aussi, en viennent à se considérer comme les héritiers de cette tradition politique faites de victoires mémorables, mais aussi de défaites, de moments nobles, mais aussi consternants. On [est]  ainsi en plein dans l'usage politique de la mémoire, du passé (...) C'est donc ce passé contestataire, cette tradition politique qui devient un des ferments de l'identité collective qui émerge dans le cadre d'une mobilisation.”

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Publish date : 2018-05-20 09:47:47
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